









Entrée Libre
« Entrée libre » : le titre de cette exposition est aussi une information sur ses conditions d’accueil. Ici, on entre librement. Comprenez que l’accès est gratuit, mais surtout que vous êtes invité·es à prendre vos aises. Historiquement, l’entrée est un passage dont l’unique fonction est de donner accès aux autres pièces. En écho à cet usage, la scénographie de l’exposition s’approprie le jaune, couleur qui symbolise dans les bâtiments normés les couloirs et zones de circulation, mais aussi les cellules de travail. En y déambulant, chacun·e est convié·e à occuper ce lieu aux usages multiples, au gré de ses humeurs.
Les propositions d’Hugo Béhérégaray, Louis Chaumier et Juliette George investissent deux pièces du château de Morsang-sur-Orge situées entre la salle des mariages et le conservatoire. Leur ameublement éclectique mêle des éléments stylistiques et des objets de différentes périodes et typologies. En réutilisant ou transformant des mobiliers existants et rapportés, les artistes dialoguent avec l’architecture et l’état du lieu. Leurs œuvres invitent les visiteur·euses à s’approprier les différents éléments mis à disposition. Ces derniers ont été conçus comme autant d’occasions de renverser les fonctions imposées par le design. Comme le souligne la théoricienne Claudia Mareis, la conception des objets, supports ou espaces «détermine toujours, au moins en partie, la façon dont nous les appréhendons : [le design] n’ouvre pas seulement des possibilités d’actions, il peut aussi bien les réduire, les contraindre ou les inhiber complètement.»
Juliette George dissémine dans les salles du château un dépliant présentant les résultats d’une campagne de recensement des mobiliers utilisés par une trentaine de centres d’art en France pour montrer les œuvres, recevoir les publics et accompagner la visite. En filigrane de son étude, l’artiste interroge ce que ces meubles permettent ou empêchent de faire. Les centres d’art ont pour vocation d’être accessibles et accueillants pour tou·tes. Mais qu’en est-il des expositions présentées sans assise confortable ? Ou avec des vitrines qui nécessitent d’être assez grand·es pour voir ce qu’elles contiennent ? Juliette propose aux visiteur·euses de réagir à son étude en réalisant et décorant un mobilier miniature, à partir de six formes standards relevées dans son enquête. En découpant et en assemblant du carton, chacun·e peut imaginer une variété de meubles et d’espaces, adaptés à ses envies et besoins.
Louis Chaumier détourne un mobilier de bureau, habituellement assigné à la productivité. Ses interventions subtiles permettent aux usager·ères d’adapter l’espace à l’activité souhaitée. Il modifie ainsi les pieds des différentes composantes d’une table de réunion de la gamme Alessandri de Knoll international, aux lignes typiques des années 1980, pour les rendre indépendantes. L’ajout de roulettes et de lampes offre la possibilité aux visiteur·euses d’en choisir la disposition. Ces tables peuvent ainsi être assemblées, pour concevoir ensemble leurs maquettes de mobilier, ou séparées pour privilégier la tranquillité. Louis remplace également certaines ampoules des appliques défectueuses du château : une fois activées, elles laissent des indices de passage dans l’exposition.
Hugo Béhérégaray s’approprie les formes d’un mobilier domestique pour créer des espaces de jeu: la Chaise musicale est dotée de roulettes et d’un clavier pour jouer du piano, une table basse accueille le plateau d’un jeu de société, tandis qu’un fauteuil aux airs de « château ambulant » sert à la fois de desserte et d’espace de rangement. Ces œuvres nous incitent à prendre de la place plutôt que de contenir nos corps et nos attitudes, comme on le fait habituellement dans une exposition. C’est à partir des formes d’objets familiers qu’Hugo réinvente joyeusement leurs usages, sans pour autant les fixer définitivement. Les règles de son jeu collaboratif sont ainsi à définir ensemble en imaginant les fonctions des éléments qui composent l’installation.
Les trois artistes prennent le contre-pied de l’adage « la forme suit la fonction », incontournable dans l’histoire du design. Au contraire, Juliette, Louis et Hugo proposent des usages queer, au sens où la philosophe Sara Ahmed l’entend, comme des usages déviants de la norme. Dans son livre Vandalisme queer, elle écrit : « […] il y a quelque chose de queer dans l’usage; les intentions [de conception] n’épuisent pas les possibilités. Les clefs qui servent à ouvrir une porte peuvent être utilisées comme jouet, peut-être parce qu’elles brillent de couleurs argentées; peut-être pour le son de leur cliquetis. » En portant une attention particulière à ce qui est permis ou non dans un lieu, selon la manière dont il est conçu, aménagé et habité, les trois artistes adoptent un principe simple : celui d’ouvrir pour les usager·ères les possibilités d’utilisation, en révélant certaines qualités insoupçonnées du mobilier. Elle et ils imaginent des formes qui permettent de dévier des règles d’usage de l’exposition.
Zélia Bajaj, Milène Denécheau, Léana Doualot, Esther Gobin-Brassart, Elisa Klein, Danaé Leroy, Coraline Perrin, Marie Plagnol, Ekaterina Tsyrlina
¹ Claudia Mareis, Théories du design. Une introduction, Dijon, Les Presses du réel, 2023, p.25.
² Louis H. Sullivan, The Tall Office Building Artistically Considered, 1896.
³ Sara Ahmed, Vandalisme queer, Paris, Éditions Burn ~ Août, 2024, p.37-38.
Lore (bureaux/lampes/caissons)
2025
Bois, acier, POM, quincaillerie, feutrine, batteries 12V.
150 x 80 x 80 cm
Vues d’exposition hors les murs « Entrée libre », Hugo Béhérégaray, Louis Chaumier et Juliette George. Commissariat : Équipe du CAC Brétigny. Château de Morsang-sur-Orge. CAC Brétigny, 2025. FR. photos © Pauline Assathiany.