Living is easy

Jeanne dort. Un réveil sonne. Elle se réveille, se lève, va arrêter la sonnerie, revient se coucher. Un deuxième réveil sonne. Elle va arrêter la sonnerie dans un autre endroit de la maison. Elle est sur le point de se recoucher lorsqu’un troisième réveil sonne. Elle a à peine arrêté la sonnerie quand un quatrième réveil sonne, puis un cinquième. Elle court dans le parc arrêtant les sonneries qui se multiplient.¹ 

Il y a de nombreuses tentatives de sortie du lit, d’éveil, de désir, d’élan, de naissance dans une vie. Des débuts de phrases qui s’accumulent, des paragraphes sur lesquels on trébuche, des faux-départs que Janet Malcolm a célébrés en tant que forme d’écriture dans son génialissime article « Forty-one False Starts  » publié dans le New Yorker en juillet 1994, portrait en plein du peintre américain David Salle et en creux de l’écrivain. Des prémices et des envies de vie empilées et compactées construisent un édifice bancal, une biographie de soi somme toute banale mais réelle. On glane, on perd, on partage, on se souvient, on accélère, on se loupe, on mémorise très fort, on se rencontre, on en revient, on s’éloigne, on se rapproche, et ainsi de suite.

On s’appelle ? On se voit bientôt ?

Le chemin de ronde d’une prison, au ras des toits.

Les toits de la prison, jusqu’à leur sommet.

À l’heure où les gardiens, à force de silence et fatigués de fixer l’obscurité, sont parfois victimes d’hallucinations.

Premier Gardien. — Tu as entendu quelque chose ?

Deuxième Gardien. — Non, rien du tout.

Premier Gardien. — Tu n’entends jamais rien.

Deuxième Gardien. — Tu as entendu quelque chose, toi ?

Premier Gardien. — Non, mais j’ai l’impression d’entendre quelque chose. 

Deuxième Gardien. — Tu as entendu ou tu n’as pas entendu ?

Premier Gardien. — Je n’ai pas entendu par les oreilles, mais j’ai eu l’idée d’entendre quelque chose.

Deuxième Gardien. — L’idée  ? Sans les oreilles  ?²

C’est l’incipit de Roberto Zucco, le début de la scène I, elle s’intitule « L’Évasion  ». Aujourd’hui las·ses et révolté·es, sans sommeil, nous n’hallucinons pas en surveillant la nuit.

J’ai des idées qui ne sont pas référencées dans des ouvrages ni dans la théorie, elles sont sensorielles et mémorielles. Qu’est-ce que les œuvres d’Andréa Sparta et de Louis Chaumier me font  ? Quel rapport est-ce que j’entretiens avec elles le temps d’une traversée du lieu de leur exposition  ? Comment est-ce qu’elles me transforment  ? Je me questionne de façon un peu niaise, mais très franchement, je me suis retrouvée plusieurs fois béate face à l’effet de familiarité que leurs œuvres me procurent. Elles ont le pouvoir magique de me renvoyer à des instants précis de ma vie. Une réminiscence de la curiosité assoiffée de l’enfant, de l’interminable extension de la durée « dis tu tires sur la corde  », de la répétition et allez hop on rembobine la cassette et on re-regarde le film. La moquette qui râpe les genoux et les coudes, la rallonge pour téléphoner sur le fixe ailleurs que dans le salon, le temps infini passé au ras du sol à faire avancer une file interminable de voitures en métal, une par une, la chatte qui passe à côté de ma tête en faisant le dos rond venant chercher la caresse. C’est sans fin. Tout est distendu, la lumière du jour décline, l’obscurité s’épaissit, notre attention est avalée par le jeu, et jamais on ne penserait à allumer la lampe, que nenni.

Ce sont les adultes qui nous ramènent dans le réel tklik-tklak « attention, tu vas t’abimer les yeux  ».

Sarah Lévénès

Sans titre (moquette/paillasson/lampe)

2025
Dalles de moquettes plombantes, paillasson

Dimensions variables

Vues d’exposition, living is easy, duo. Andréa Spartà, Pauline Perplexe, Arceuil, 2025. FR. photos © Anne Eppler